Mais pourquoi le débat public est-il aussi hystérique ?

Des députés vociférants à l’Assemblée. Voire des députés menaçant d’autres députés ou refusant de leur serrer la main: l’Assemblée nous a habitué depuis 7 ans (et plus particulièrement au cours des 2 dernières années) à de bien tristes images.

Réseaux sociaux aidant, c’est toute une génération de dirigeants politiques qui semblent avoir banalisé l’injure comme moyen d’expression.

Mais s’il n’y avait qu’à l’Assemblée, ce ne serait encore pas si grave.

Dans la vie quotidienne, les discussions proprement politiques qui, il y a encore quelques années, faisaient le sel d’une conversation, sont désormais souvent bannies ou alors restent convenues.

Tout se passe comme si chacun avait peur de se confronter aux opinions de l’autre car on pressent que le désaccord peut vite tourner en conflit … et gâcher la soirée, voire une amitié.

Il est vrai que tout n’est que « conflits de valeur » ou qu’accusation péremptoire de « soutien au terrorisme » ou que sais-je encore. 

Difficile d’oser avoir une opinion tranchée dans ces conditions…

Par ailleurs, lorsqu’une discussion un peu poussée a finalement lieu, il est de plus en plus difficile de convaincre ou, reconnaissons-le, d’être soi-même convaincu par l’autre.

Chacun reste sur sa position, sur son quand-à-soi jusqu’à l’argument final: « c’est mon opinion ».

Or, notre pays traverse une crise grave qu’il nous appartient à tous de résoudre. 

Comment allons nous y parvenir si nous ne parvenons plus à discuter posément des problèmes, des scénarios, des solutions, … ?

Une partie de cette situation s’explique bien sûr par la montée en puissance des réseaux sociaux comme moyen d’information.

Ces outils permettent de démultiplier l’accès à l’information et à une information souvent plus complète que ce que les grands médias peuvent fournir.

Mais ils créent aussi une bulle autour de chacun: par le truchement des algorithmes de recommandation, nous ne voyons que les informations qui nous correspondent, qui nous font plaisir.

Petit à petit nous perdons de vue qu’il y a d’autres pans de la réalité qui nous échappent

Petit à petit, nous perdons aussi la « familiarité avec la contradiction »: Habitués à lire des informations allant dans notre sens, nous sommes surpris d’en entendre soudain qui nous prennent à contrepied.

C’est pourquoi, il nous faudrait des hommes politiques qui font contrepoint à cela: qui informent avant de vouloir convaincre, qui rendent justice à chaque argument (fut-ce pour le contredire), qui écoutent et prennent en compte les opinions différentes.

C’est malheureusement tout le contraire en France où la pratique politique actuelle se base essentiellement sur le clivage:

  • Clivage dans la façon de gouverner
  • Clivage dans la façon de parler aux français

Cette pratique a réellement débutée avec le Président Hollande, vers le mi-mandat, mais elle a été portée à son paroxysme par le Président Macron, qui l’a érigée en véritable mode de gouvernement

Prenons en quelques exemples:

Tout d’abord sur la façon de gouverner

Lors des cinq premières années alors que le groupe LREM était majoritaire à l’Assemblée Nationale, les députés de la majorité présidentielle se sont illustrés par leur volonté de rarement faire des compromis. Ils refusaient même de soutenir les amendements avec lesquels ils étaient d’accord dès lors qu’ils étaient portés par d’autres groupes que le leur !

De nombreux députés non-macronistes ont évoqué leur désarroi lorsqu’en commission leurs idées étaient balayées d’un revers de la main sans aucune discussion sans aucun argument, simplement car ils étaient minoritaires.

Pourtant une idée est une idée et elle est bonne d’où qu’elle vienne. 

C’est cette approche qui devrait bien sûr guider les travaux de l’Assemblée.

Par la suite lors des deux années au cours desquelles la République en Marche n’a pas eu la majorité à l’Assemblée nationale, le gouvernement s’est illustré par le recours massif à l’article quarante-neuf trois pour faire passer ses textes.

Il est vrai que l’attitude vociférante de la France insoumise n’aidait pas à assurer la sérénité des débats (!) 

Mais enfin, il aurait tout de même été possible de trouver des compromis raisonnables avec la plupart des autres formations politiques sur la plupart des sujets. Cela n’a pas été fait, mais ce qui est peut-être pire, cela n’a même pas été recherché… 

Par ailleurs le clivage a été particulièrement accru par l’attitude personnelle du Président Macron et de son équipe, notamment sa façon d’exclure tour à tour des pans entiers de citoyens du champ démocratique et de la légitimité: Les ouvriers, les pauvres, ceux qui ne veulent pas se faire vacciner, ceux qui « votent mal » dans un sens, puis ceux qui « votent mal » dans un autre…

Emblématique de cela est la petite phrase récente d’Amélie Oudéa-Castera qui indiquait que « jouer contre les jeux, c’était jouer contre la France ». Donc, si on comprend bien, être opposé aux Jeux Olympiques ou même moyennement enthousiaste, c’est être un mauvais Français.

Je ne suis évidemment pas « contre » les JO, mais je peux concevoir que d’autres Français aient d’autres priorités (par exemple, boucler leurs fins de mois) et je ne me sens pas obligé de les dénigrer si nous sommes en désaccord sur ce point.

Qu’un ministre dise cela, sur une radio grand public, sans être rappelée à l’ordre montre qu’il s’agit d’une disposition de pensée courante dans le camp présidentiel.

Pour résumer: ceux qui ne pensent pas comme nous sont indignes. Indignes d’être écoutés, indignes d’être considérés, indignes donc qu’on prenne en compte leurs attentes.

Une telle attitude aboutit à vexer durablement des catégories entières de Françaises et de Français et finalement à déchirer la bonne volonté démocratique qui seule permet les réformes.

Au bout de sept ans de clivage constant les Français ne se perçoivent désormais plus comme des citoyens ayant quelque chose à faire ensemble mais comme des groupes en compétition constante et violente pour avoir raison contre les autres.

Et on en arrive à une assemblée ingouvernable, un gouvernement introuvable et un énorme problème démocratique. 

Il est alors facile de critiquer ces Français qui ne savent que se quereller, ces Français qui sont systématiquement de mauvaise humeur, ces Français qui ne veulent jamais faire le moindre compromis.

C’est effectivement facile mais c’est oublier qui est le vrai responsable: celui qui clive lorsqu’il devrait apaiser, pour son bénéfice politique.

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